Julia est morte. Je l'ai accompagnée hier là où il fallait. Ils m'ont autorisé à le faire.
Nous étions seuls, mon fils et moi. Enfin, mon fils, c’est une vue de l’esprit. Tous se sont éteints peu à peu, pétales d'une marguerite funeste; tous ont trouvé la mort dans des conditions étranges, brutales; le dernier d'entre nous a disparu il y a maintenant des années. Aussi étaient-ils nombreux, les fantômes des anciens collègues, des amis, à flotter au dessus de l'excavation brune; ils étaient là.
Je la rejoindrai moi-même bientôt. Perclus de rhumatismes, rongé par ce mal incurable, me voici seul. Je rode, je furète. Je tourne dans cette maison où nous avons vécu ensemble tant de moments forts. Ma compagne est morte.
Et dire que je croyais la connaître, l’intime connaissance d’un époux, d’un ami. Foutaises !
J'ai mis de l'ordre dans ses affaires, classé, archivé sa vie. J'ai fait des petits tas d'elle. Et puis je suis tombé sur cette liasse de papiers jaunis; j'ai lu, j'ai lu; au début, je pensais avoir affaire à un quelconque journal d'adolescente; la trace d'un amour de jeunesse dont elle aurait conservé les reliefs. Mais non. Page après page, ma lecture s'est faite plus avide; des carnets intimes; ceux d'un homme; d'un homme, enfin, si l'on peut dire.
C’est alors que mon regard a croisé une autre écriture, la trace de quelqu’un d’autre, une personnalité multiple, mais unique, un être regroupé, voilà le terme adéquat. Des pensées; presque des codes; des phrases formulées de manière étrange, non datées, l'Esprit du Mal, on peut le dire; je préfère ignorer de qui sont ces lignes, ou plutôt je préfère ne pas me l'avouer. Car je pressens l'indicible; cette écriture ne m'est que trop familière.
Ma vie s'échappe par mes orifices. Mon passé m'appartient moins que je ne l'aurais pensé; non, je n'ai jamais rien compris au sens réel de cette histoire, pourtant véritable pierre de Rosette de mon existence.
Il y a plus grave, cette impression d'avoir vécu cinquante ans avec une inconnue.
Je ne suis pas écrivain; On peut même dire de moi que je suis l’inverse. J’ai toujours écrit pour démontrer, prouver, contredire. Jamais pour conter, laisser penser sans dire. Le scientifique évolue dans l’utile, il traque le mystère à la lampe forte, l’inconnu l’effraie, il le nie.
Mais dois-je pour autant m'interdire de me lancer dans l'énoncé des faits, du récit de ce moment où tout s'articule, de cette brève période juchée en haut du troisième millénaire et qui regarde en direction du futur d'un oeil glauque et myope ?
Je ne vais pas me laisser mourir sans émettre un cri. Mon témoignage, une bouteille lancée par dessus le bord d'un rafiot coulant, un ultime espoir à l'intention d'improbables survivants, des êtres ancienne formule. Non content d’être seul, me voilà Unique.
C'est vrai, cette histoire concerne l'humanité, ou tout au moins ce qu'il en reste. Ses ramifications m'apparaissent enfin dans toute leur complexité; les éléments manquants se mettent progressivement en place dans ma pensée restante.
Je n'ai plus que quelques mois à vivre; peut-être une année. Ils ne m'ont laissé comme compagnon que ce vieil ordinateur des années 2030. La maladie touche maintenant mon larynx, et le système de dictée vocale ne reconnaît même plus ma voix. Je ne peux plus émettre de vibration, le net est déconnecté. Silence. Il ne me reste que mes doigts violacés, mon cerveau usagé, et ce clavier dont la touche "effacer" a renoncé.
Mais je vais le faire. Même si je dois souffrir, même si je suis jaloux par delà la tombe. Même si je dois reconstituer des scènes auxquelles je n'ai pas assisté, redonner la vie à des sentiments qui ne sont pas les miens. Même si je sais qu'Il écrasera les données.
Parce que je n'ai plus rien à perdre.
Parce que je n'ai plus rien.


Paris, novembre 2050.


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