PREMIERE PARTIE :
MAX
"Au carillon il sera 7 heures. Le journal avec Patrick Ulmer".
"Visite officielle à Paris; le premier ministre britannique sera reçu à l’Elysée à déjeuner. Ce mini-sommet devrait avoir raison de la crise latente qui couve entre les deux pays depuis près d'un an, du fait des divergences chroniques concernant les politiques étrangères, et de l’empoisonnant dossier de la vache folle, dont les récentes péripéties viennent d’envenimer à nouveau les relations. Mais la question qui inquiète le plus les deux capitales est celle du bio-terrorisme, la menace venue du Proche Orient se précisant d’autant plus après les tracts reçus récemment par Scotland Yard et suite à la fausse alerte récente du métro de Londres. Notre envoyé spécial James Anglade est en direct de Roissy ...".
Voici à quelque chose près quelles étaient les nouvelles, en ce matin de mai, année de mes trente ans. J'ouvre un oeil; 7 heures 2 minutes; une fois de plus, j'ai calculé trop juste. De toute manière, je n'ai jamais été du matin. Même à présent, je ne me résigne pas. J’ignore la plupart des vieillards de mon âge, levés à l'aube et errant sans but, attendant le soleil comme un nouveau sursis, se heurtant dans la pénombre à leurs souvenirs. Aujourd'hui, malgré le poids des ans, je ne rechigne pas au plaisir d'une grasse matinée. Pourquoi se lever ?
L’impétuosité de la jeunesse me fit me redresser d'un coup. Une journée encore vierge et déjà en retard. J'avais eu une nuit agitée, emplie d’inquiétude et de rêves mauvais. J'aurais du regarder l'insomnie en face. Regrets, amertume. J'aurais pu retoucher mes notes, écrire un paragraphe de plus, que sais-je, me mettre en condition. Mais je n’étais qu’un misérable velléitaire, un épouvantable flemmard, un paresseux contrarié. Et puis, je dois l'avouer, cette stupide et inébranlable confiance en moi m'avait inéluctablement maintenu rivé au lit. J'affrontais avec les moyens du bord cette culpabilité flottante. De toutes façons, il était trop tard.
A côté de moi, une place vide, froide; Julia était partie. Elle m'avait quitté peu de temps auparavant, ce devait être en avril. Bon débarras ! Durant les derniers mois de notre liaison, la vie était vraiment devenue impossible. Nos antagonismes, au départ moteurs, s'étaient finalement retournés contre nous. Je me souviens avoir participé, non sans un certain cynisme, à la détérioration, rajoutant ça et là un peu d'huile. Quand j'y repense, j'ai du tirer quelque jouissance de ce naufrage. J'y ai sans doute laissé quelques plumes, la première morsure de la vieillesse, déjà. Qu'importe, à présent. Tout me semble si dérisoire, seule la description du cataclysme que nous allions traverser compte. Finissons-en: ce fût Julia qui prit l'initiative de la rupture, je n'ai rien fait pour la retenir.
Je travaillais alors au CECOS1 de l'hôpital Necker, à l'endroit même où se dresse actuellement l'austère bâtisse du Musée des Enfants. J’avais accédé récemment au poste envié de chef de travaux. Je me souviens de ce jeudi du mois de mai comme si je venais de le vivre. La mémoire ne respecte rien, pas même le temps. L’Angleterre venait à Paris; j'allais à Londres. Moi, Maxime Journo, Max pour les intimes, jeune biologiste tout juste sur le point de perdre son scientifique pucelage, j'étais convié à un symposium ultra-secret. Ma mission: exposer devant l’élite internationale des spécialistes du sperme les résultats de mois de travail et d'observations et de recoupememnts. J'avais déjà une petite habitude des congrès, ce mal nécessaire, comme se plaisait à dire Willy Cleg, un collègue. Habituellement, on n'y apprenait pas grand chose, car rares étaient les communications qui n'avaient pas fait l'objet de publications préalables. L'ennui y régnait en maître, on y croisait toujours les mêmes équipes, les mêmes égos qui se trémoussaient.
La réunion à laquelle on m'avait convié était d'un tout autre genre. Elle promettait même d'être tout à fait insolite. C'était bien la première fois que j'entendais parler d'un congrès qui se déroulerait à huis clos, sans le moindre journaliste scientifique ou délégué pharmaceutique à se mettre sous la dent. Difficile de me replonger dans cet état d'esprit qui était alors le mien, mais je crois que j'étais terriblement excité, un mélange de trac et de vanité. En fait, je n'avais pas réellement conscience du séisme que j'avais entraîné dans le petit landernau du sperme. Alors que l'humanité se fissurait, je n'avais en tête que l'honneur qui m'était fait. Pourtant, en ce début de troisième millénaire, les chiffres parlaient d'eux-mêmes, déjà. Il suffisait de s'y intéresser, de savoir observer. Mais seul un cercle savait, un cercle dont le diamètre ne comportait que quelques initiés. Et c'était moi, jeune universitaire prétentieux, qui avait découvert l'innommable. Je n'étais qu'un nouveau-né biologiste, vagissant au milieu de ses paillettes de sperme, et déjà j'allais connaître le baptême du feu, la consécration. Quelques heures encore et je sortirais de l’ombre. J'avais un âge où les titres représentaient comme une muraille de respect. J'ai compris depuis leur valeur relative.
Je passai dans la salle de bain, rasoir à la main, traînant comme à mon habitude ce bon vieux transistor hérité de mon enfance. Le bougre est toujours en parfait état de marche, mais la fabrication des piles a été arrêtée aux alentours des années 25. Une cessation définitive.
Je croisai mon reflet dans le miroir. Quand je contemple, avec un regard non dénué d'une certaine cruauté, la ruine que je suis devenu, j'ai du mal à y retrouver inscrits en filigrane les traits du majestueux jeune homme que j'étais alors. Mes chairs s'étant retirées comme une mer à jamais basse, je ne devine plus sous ma peau tendue que le squelette facial de mon grand-père paternel. Mes ancêtres me rattrapent.
Mais j’avais alors trente ans, ne l’oublions pas, et m'abandonnais tous les matins à quelques minutes d'un voyeurisme troublant. Je recherchais déjà les premiers stigmates du temps sur mon enveloppe corporelle. Alors qu'à présent je peine à reconstituer le passé, je m'amusais alors à anticiper l'avenir.
A trente ans, on habite encore imparfaitement son image. On hésite à prendre possession d'une ride, à s'introduire dans une pomme d'amour. Moi, j'avais tous les matins l'impression de me retrouver face à un étranger particulier, un inconnu intime. C'était donc moi, ce corps débarrassé de ses attributs sociaux et professionnels, ce corps sans blouse ni cravate, ce volume habité par mon endroit.
Et puis l'inspection commençait, objective et complaisante: de légères cernes soulignaient déjà mes yeux marrons, et des ridules récentes apparues sur mes paupières convergeaient vers la racine du nez: ce sont aujourd'hui de véritables crevasses desséchées, canyons fossiles de mes expressions favorites. Des lèvres denses, finement gercées en ce début de printemps, étaient là pour témoigner de mes difficultés à appréhender les changements de saison. Mais mes traits d'alors étaient plastiques. Malgré la gravité du jour, j'exécutai quelque grimace dantesque, afin de m'en assurer. Le sperme lui aussi grimaçait, alors !
Venons-en aux faits, la radio, une info mit mes tympans sous tension.
" Baisse de fécondité dans les pays développés; l'inquiétude va croissante. La fertilité masculine ne cesse de se détériorer depuis ces vingt dernières années. L'utilisation accrue des pesticides dans l'agriculture pourrait être à l'origine d'une diminution de la qualité du sperme. Ceux-ci, concentrés dans les fruits et les légumes auraient sur les testicules une action proche de celle de la pilule; les hommes seraient en quelque sorte féminisés. Le chromosome Y, apanage du mâle, pourrait d’ailleurs bientôt disparaître. D'autres hypothèses sont également envisagées, telles que l'importante augmentation de la consommation d'hormones par les femmes. La généralisation du traitement de la ménopause, et l'utilisation sans cesse accrue de la pilule contraceptive, entraîneraient une augmentation de la quantité de produits hormonaux dissous dans l'eau. Ces résidus, voyageant par voie urinaire, transiteraient par les stations d'épuration avant de se retrouver dans l'eau du robinet. Nous donnons bien sûr ces informations au conditionnel, mais si elles étaient confirmées, il faudrait certainement opérer des modifications dans notre mode de vie, afin de sortir de ce "tout-hormonal". Nul ne peut encore apprécier les conséquences à long terme d'une détérioration importante de la natalité. Passons maintenant à notre page sportive. Une nouvelle législation antidopage est etc."
"Dieu bénisse les ignorants", ronchonnai-je, la brosse à dents bloquée entre mes mâchoires, et mon esprit d'explorer pour une raison inconnue mes souvenirs cinématographiques, une scène de la Mort aux Trousses. Cary Grant se tient debout sur le bord d'une route, au milieu des champs; l'atmosphère dépouillée entretient l'attention du spectateur, il va se passer quelque chose. L'horizontalité de la terre, l’utilisation d’un grand angle, focalisent l'attention. Le danger doit émerger de ce nulle part des routes. Personne ne remarque ce point noir à peine dérangeant, ce bourdonnement insignifiant qui égratigne le ciel. Erreur, le mal va frapper à la verticale. La maladie de la vache folle ou même le SRAS, qui faisaient encore régulièrement les beaux jours des unes, n'étaient rien par rapport ce qui se dessinait derrière cette baisse de qualité du sperme. La vache folle arrivait par la route, mais le sperme étrange venait du ciel. La vache folle contre la vache rousse, troc bancal. C’était nous qui allions avoir "la mort aux trousses".
Moi, Max Journo, je savais. Les informations données par Patrick Ulmer n'étaient que partielles; il se passait quelque chose de bien plus grave. Une maladie inconnue venait de voir le jour; et Patrick Ulmer l'ignorait.
Assis dans mon fauteuil club, verre de café à la main, mon regard s'immobilisa sur un cadre à photo, posé sur le piano noir : mes trois neveux photographiés sur un manège, en vacances au Portugal. Je fus alors envahi, je m'en souviens très bien, par une impression fugitive : je contemplais les derniers exemplaires de l'espèce humaine.
1: CECOS: centre d'études et de conservation des oeufs et du sperme.
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